merci de votre patience !

LA PLAGE.

 

Aujourd'hui, je vais voir la mer pour la première fois de ma vie.

 

Depuis que papa a un nouveau travail on voyage beaucoup.

Au début, il est parti pendant six mois, nous laissant seul maman et moi.

Elle m’interdit d’en parler à l’école, et à qui que ce soit, de toute façon je ne sais pas grand-chose, juste qu’il n’écrit plus pour le journal de la ville.

Oui mon papa est écrivain et journaliste.

Il m’écrit de très belles histoires, dans laquelle les gentils parlent la même langue que nous, sont blancs et croient en le vrai dieu, les méchants eux par contre veulent nous voler notre argent, prendre notre place car ils sont jaloux de notre beauté, de notre intelligence, ils sont très laid avec leurs nez et leurs doigts crochus, ils veulent nous faire croire que les étoiles sont rouges.

Je ne comprends pas toujours ce que ça veut dire.

Son patron est très content de lui, il lui a même donné une médaille, je lui ai demandé si c’était la même que ceux que l’on gagne aux jeux olympiques, il m’a souri.

  • oui c’est presque la même chose mon grand.

Le lendemain je m’empresse d’annoncer à tous mes camarades que mon père est champion olympique.

Ils se sont tous moqué de moi, en me traitant de menteur, Samuel lui me dit qu’il me croit, le sien en a eu une aussi , même qu’il lui a donné puis sa maman lui a cousu sur sa blouse, quelle chance!

Le soir à table j’en parle à papa, en espérant que lui aussi me donne la sienne.

Il se met en colère, m’ordonne de ne plus parler à ce Samuel.

Sa médaille doit être moins bien c’est pour cela qu’il s’est fâché.

De toute façon Samuel est parti dans une nouvelle école, surement pour devenir soldat comme ceux qui sont venu le chercher, c’est vrai qu’il a les meilleurs notes de la classe, il est très fortiche en mathématique, moi je préfère quand la maitresse nous raconte comment les gens vivaient autrefois, ces histoires me passionnent.

Depuis un moment beaucoup d’enfant ont la même médaille que mon meilleur ami, et eux aussi partent dans une nouvelle école, toujours accompagné par deux soldats.

J’aimerais bien y aller moi aussi, mais quand je pose la question à maman, elle me met une tape sur les doigts, me dit d’arrêter de raconter des sottises, que je deviendrais un artiste ou écrivain comme papa, mais surement pas soldat, alors je n’en parle plus, juste à mon journal, c’est un grand cahier que m’a offert grand-mère. Elle m’a dit en me le donnant que je devais y écrire tout ce qu’il me passait par la tête, surtout je ne dois le montrer à personne. Dedans j’ai dessiné la médaille de Samuel, si papa voyait ça il ne serait surement pas content.

Déjà que je suis puni pendant une semaine, pour avoir écouté la radio, alors que l’on me l’a formellement interdit. J’ai entendu notre grand chef, il disait que nous allions gagner, maman a coupé sans que je puisse écouter la fin.

Moi aussi j’écris des histoires, elles se terminent toutes quand les méchants et les gentils deviennent copains pour toujours.

 

Depuis un mois nous vivons à Paris.

Je ne suis jamais allé en France, d’ailleurs je n’ai jamais quitté mon pays.

Je n’ai qu’une seule envie, voir la tour Eiffel.

Papa nous y emmène cet après-midi, on a la chance de pouvoir y rencontrer le grand chef.

Tout le monde en a peur, moi je le trouve rigolo, il est petit, il parle vite et fort, maman me dit qu’il va nous délivrer. Je ne sais pas de quoi, je n’ai pas l’impression d’être enfermé !

Tout le monde est gentil ici, les français surtout, ils m’appellent monsieur je trouve ça drôle, un jour je me suis dessiné la même moustache que le grand chef avec un de mes crayons, j’ai essayé de parler aussi vite et fort que lui, maman m’a dit que ce n’était pas bien de se moquer, je lui ai répondu que c’était juste une blague, mais je n’ai pas réussi à la convaincre, on ne plaisante pas avec maman quand il s’agit du grand chef, elle a même accroché un portrait de lui dans la salle à manger, je l’ai en face de moi à chaque repas, je l’imagine avec des masques différents, ou en train de tirer la langue. Parfois j’éclate de rire et elle me lance un regard noir.

 

La dame qui nous prépare à manger est très gentille, elle s’appelle Marie, comme la maman de jésus. Elle m’apprend tout plein de gros mots en français, mon préféré c’est enfoiré !.

Les français ont les meilleurs pains du monde, j’adore les croissants, Marie m’a appris à les tremper dans mon bol de cacao du matin, j’aime tellement ça que parfois j’en mange trois !

 

Beaucoup d’autre personnes travaillent chez nous, mais j’ai l’impression que depuis que papa à un nouveau costume ils ont tous peur de me regarder dans les yeux, ils baissent la tête quand ils me croisent.

C’est vrai que papa ressemble à un croque-mort comme ça tout en noir, surtout avec le crane qu’il y a sur sa casquette.

J’ai remarqué que beaucoup avait cette même médaille, celle de Samuel, comme lui ils l’ont cousu sur leurs vêtements.

À table j’ai demandé si le jour où papa aura cette récompense maman pourra me la coudre sur mes habits.

Papa m’ a expliqué que ce n’était pas ce que je croyais, c’était plutôt une façon de savoir qui croyait en le vrai dieu et qui méritait de vivre dans le monde meilleur qu’essayait de créer le grand chef, bizarre qu’il ait un problème avec les étoiles comme cela, surtout les rouges et les jaunes d’ailleurs.

  • Ce sont des histoires de grandes personnes !

Madame Hilda n’arrête pas de me répéter ça.

Elle, c’est mon professeur particulier, elle me fait étudier les langues, les mathématiques, les sciences et l’histoire. J’ai l’impression qu’elle déteste tout le monde ici, je ne l’aime pas beaucoup.

Elle crie souvent sur les gens qui travaillent pour nous, surtout sur Marie, je suis sûr que c’est de sa faute si elle n’est plus là ! La semaine passée, Marie m’a apporté une bande dessinée que lui avait envoyé un de ses cousins qui vit en Amérique, le héros avait une belle cape rouge, pouvait voler, avait une force extraordinaire et surtout il pouvait envoyer des rayons avec ses yeux!.

Son cousin est dessinateur, il habite dans une ville qui s’appelle Cleveland, Marie m’a montré où c’était sur une carte, je lui ai dis que j’aimerais voyager, visiter le monde entier, elle aussi m’ a-t-elle répondu. Je lui ai proposé d’attendre que je sois un peu plus grand, si elle voulait bien se marier avec moi je l’emmènerais comme papa avec nous, elle m’a souris et embrassé le front, j’ai cru que j’allais vomir tellement j’avais chaud dans le ventre !

Le lendemain j’ai entendu Hilda hurlait sur elle, et depuis je ne l’ai jamais revu.

J’ai demandé où elle passée, l’on m’a répondu qu’elle était parti travailler pour le grand chef dans un pays que l’on appelle la Pologne.

Je me suis promis que dès que je pourrais j’irais la retrouver.

C’est un homme, monsieur Antoine qui l’a remplacée, avec lui pas de discussion, pas de croissant, en fait il ne me parle même pas, quand je lui pose une question il se contente de grogner, ou de hocher la tête, Marie me manque tellement !

Heureusement qu’il y a Mario, c’est mon coach d’éducation physique. Il vient d’un pays qui ressemble à une grosse botte, là-bas aussi il y a un grand chef, il est d’ailleurs ami avec le nôtre, il l’aide à construire un monde meilleur.

Mario m’apprend à jouer au football, c’est décidé plus tard je serais un joueur professionnel, à Cleveland bien évidement !

Mais j’ai lu dans un des magazines de Mario que les meilleurs équipes étaient en Angleterre, souvent j’entends papa qui cause avec ses collègues, ils disent souvent que les anglais sont nos ennemis, se moquent d’un certain Winston je ne sais quoi qui d’après eux comploterait avec le chef des Amériques et celui des rouges ( qu’ils appellent le vieux Joe )contre notre grand chef, donc il va falloir que je trouve autre chose pour mon avenir ou alors que les chefs finissent par s’entendre !

 

Pour mon anniversaire papa m’a promit de m’emmener à la mer.

C’est la première fois que nous allons partir en vacances tous ensemble, même si maman n’est pas vraiment contente, elle lui a reproché à table de nous emmener parce que le grand chef lui avais confié un travail dans la région, de faire un rapport sur la situation, je crois que ça veut dire qu’il doit vérifier que tout le monde surveille bien que les méchants n’arrivent pas.

N’empêche que ça va tomber le jour de mes 10 ans, je me demande si je vais avoir droit à une casquette avec une tête de mort, ou peut-être un costume noir, je préfèrerais un ballon de football, je suis tellement impatient.

Hilda ne vient pas avec nous, elle est retournée chez elle pour voir sa maman malade, je serais donc juste avec Mario, génial pas de devoir pendant une semaine !

Il fait déjà très chaud alors que ce n’est pas l’été, Mario m’a emmené à la piscine, histoire de vérifier si je sais toujours bien nager, je lui ai demandé si lui avait déjà vu la mer, il m’a répondu :

  • Bien sûr !

Il me raconte comment avec ses trois frères et sœurs, ils y allaient très souvent, la méditerranée c’est là où ils se baignaient.

D’après lui, celle où l’on va sera beaucoup plus froide, mais je m’en fiche c’est quand même la mer !

Dans son histoire c’était surtout d’avoir autant de frères et de sœurs qui me rendais un peu jaloux.

Maman a attrapé la fièvre il y a deux ans et depuis son ventre ne peut plus fabriquer de bébé.

Je n’ai pas dormi de la nuit, je suis éveillé depuis bien longtemps quand Antoine arrive dans la chambre.

Nous partons juste après le petit déjeuner.

Une grosse voiture noire avec deux drapeaux rouges sur le côté nous attend devant la maison.

Un soldat charge les bagages, et une fois que nous sommes tous installés se met au volant, démarre et prend la direction de la Normandie.

Papa nous dit que nous allons nous arrêter dans une ville qui s’appelle Lisieux où il doit rencontrer des collègues, maman lui dit que pendant ce temps-là nous irons visiter la basilique.

J’adore les visites, que ce soit les musées, ou autres chose.

Avec Hilda nous sommes allés voir Notre Dame de Paris, c’était tellement immense, je voulais tout savoir sur tout, qui ?, comment ?, en combien de temps ?, on l’avait bâti, mais avec elle c’est toujours la même chose, il faut suivre le programme.

Ah si j’y étais allé avec Marie…

Je demande à maman si cette basilique est aussi gigantesque que la cathédrale de Paris.

  • Tu verras bien petit curieux ! me répond-elle.

 

J’ai du sable dans mes souliers, je n’ai pas encore mis un orteil dans l’eau, je suis tellement impressionné par toute cette eau.

Mario qui m’accompagne me dit que de l’autre côté il y a l’Amérique, New-York, Cleveland.

Soudain comme cela m’arrive souvent, je rêve tout éveillé.

Je suis le capitaine d’un bateau, pas comme un de ceux que j’ai vu ce matin dans le port, plutôt un de pirate avec de grandes voiles, comme sur les gravures qu’il y a dans mes livres.

Je demande à Mario pourquoi il y a tous ces « bunkers » comme papa les appellent, sur la plage, car je trouve que cela gâche le paysage.

Il me répond que c’est pour repousser les ennemis, si ils leur viendraient l’idée de débarquer sur la cote, il ajoute que je ne dois pas m’inquiéter, cela n’arrivera pas le grand chef a tout prévu.

Je suis en maillot de bain, prêt à y aller, je regarde le soleil au bout de l’horizon, je pars en courant.

Aujourd’hui j’ai 10 ans, pour la première je vais me baigner dans cette mer que l’on appelle la Manche, nous sommes le 5 juin 1944.

 

fin