J’ai demandé à la lune.

Assister à son premier lever de terre.
Ils m’avaient prévenu que ce serait un choc, mais ils étaient loin du compte.
Un sentiment partagé envahit mon esprit.
Un savant mélange de toute puissance et d’humilité.
Nous ne sommes rien, une molécule perdu au cœur de ce vaste univers, mais j’ai la certitude que nous faisons partie d’un tout, unis par un lien invisible et infini.
Alors finalement tout est possible !
Présomptueux est l’homme à se croire à tout prix unique, comment le pourrions-nous d’ailleurs, si imparfait, capable du pire comme du meilleur, mais si tel est vraiment le cas c’est un beau gâchis d’espace à mon humble avis.

- Où es-tu ?

Une voix, qui semble venir des confins de la galaxie me sort de ma torpeur.
Étrange, elle a l’air de venir de si loin, de si près…

- Quand reviens-tu ?

Cette combinaison spatiale vaut l’équivalent d’un quart du P.I.B. de l’île de Nauru, se pourrait-il alors que la radio U.H.F. soit défectueuse ?

- Où es-tu ?

Elle se rapproche, c’est indéniable.
Peut-être est-ce normal, il ne faut pas oublier que c’est ma première sortie extra-véhiculaire, je devrais rentrer, oui je devrais mais en ai-je envie ?

- Je serais toujours là pour toi !

Je la connais cette voix, elle me paraît si familière.
Le plus étrange est que je ne suis aucunement apeuré.
Cela devrait être le cas non ?
N’importe qui assis là, sur un container au beau milieu de la mer de la tranquillité, qui entendrait cette voix sortie de je ne sais où, serait en droit de céder à la panique !

- Où es-tu ?

Cette fois ci, j’en suis sûr, je dois souffrir du mal de l’espace.
On aurait juré que cela venait de la lune.

- Quand reviens-tu ?

Je tente une réponse.

- Ma mission se termine dans dix-huit mois, pourquoi cela t’intéresse-t-il ?
J’espère que je n’ai pas été trop audacieux, tutoyer la lune quand même.

- Où es-tu ?

Ok la lune me parle, je l’entends mais elle non.
Je me lève d’un coup.
Je me dis que je devrais retourner à la navette le plus vite possible.
Merde j’ai une conversation avec la lune !

- Je sais que tu m’entends !

Ah pour le coup rien n’est plus vrai, d’ailleurs je ne fais que ça de t’entendre, c’est bien là  le problème.

Tout en réfléchissant, je me rends compte au bout d’un moment que je suis seul, plus de navette, plus de station spatiale, juste moi et la lune.
Ce qui encore une fois ne m’inquiète pas outre mesure.
J’ai l’impression d’être à ma place pour la première fois de ma vie.

- Je t’aime si fort !

La lune me déclare sa flamme maintenant…
Tout en riant de cette situation plus que bizarre, une certitude nait en moi, c’est (cette voix ?) douce et rassurante je la connais, mieux je dirais qu’elle fait partie de mon quotidien, elle m’apaise, je saurais la suivre au bout du monde les yeux fermés.
Une question me taraude...enfin, c’est la première que se poserait n’importe quelle autre personne censée.
Comment vais-je rentrer ? Elle est immédiatement remplacée par une autre plus existentielle. Ai-je envie de rentrer ?

                            -

- Sa mère m’a toujours dit que depuis son enfance il vivait sur la lune.
Ses camarades de classe voulaient eux à l’époque, devenir pompier, ou policier, pour lui c’était une certitude, il serait astronaute.
- Votre mari a-t-il réalisé son rêve ?
Une larme perle sur sa joue, le regard fixé sur le store à demi-clos de la chambre, elle pose sa tête entre ses mains avant de répondre.
- Non, il est bien trop bohème pour cela, lui c’est un artiste, c’est l’aventure, le voyage, les découvertes qui le fascine, mais il a vite appris à ses dépens que cela ne pèse pas lourd aux yeux de notre société.
«  Le rêve ne paie pas les factures ! ».
Il n’arrête pas de ressasser cette phrase depuis des mois comme si …
Il était parti plus tôt ce matin, cela ne lui arrivait jamais, il haïssait son travail, il haïssait les autres.
Quand je l’ai rencontré c’était un garçon romantique, des projets plein la tête, plus farfelus les uns que les autres il est vrai, mais il aimait la vie.
Celle-ci l’a rendu amer, elle l’a éteint …
- Il va falloir prendre une décision madame.
- Vous savez son corps est certes avec nous et en parfait état de marche, mais son esprit lui nous a quitté.
                        -

 Le sol se met à trembler, je pense que l’on peut dire que c’est un tremblement de lune !
Elle se morcelle, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tout petit caillou qui finit par disparaître lui aussi.
Je flotte, juste comme ça.
Et puis soudain la terre disparaît, le soleil, je suis dans le noir complet…

- Adieu et bon …

Je n’ai pas eu le temps d’entendre la fin ...la fi… la f...

                         --


Elle entend le postier refermer la boite.
Une seule lettre y a été déposée.

«  Chère madame,
Nous avons appris le décès de votre mari.
Le reste du personnel se joint à moi pour vous présenter nos plus sincères condoléances.
Cela faisait déjà plus de cinq ans qu’il occupait le poste de collaborateur de cuisine au sein de notre entreprise.
Il était très apprécié de ses collègues qui ont été affecté d’apprendre sa disparition prématurée.
En outre il avait souscrit une assurance-vie dont vous êtes l’unique bénéficiaire.
Tout vous est expliqué dans le dossier ci-joint.
Bien à vous le DRH – Société ISS – Brussels.

Elle laisse tomber le courrier sur le plan de travail, s’allume une cigarette.
Dans la maison tout est déjà en carton, il y en a un avec une petite fusée dessinée sur le dessus. Elle s’accroupit devant, le fixe pendant un instant avant d’y écraser son mégot.
Elle attrape le dossier de l’assurance et s’assied sur le canapé.
- Pour une fois dans ta vie tu auras servi à quelque chose !

                        FIN